Nécessité maladive, celle d’écrire. Du besoin qui ronge un homme dans la soixantaine de coucher des mots, quels qu’ils soient, sur du papier ou sur un écran d’ordinateur. Cette faim violente est née avec moi, mais je n’ai pu l’ordonner et le mener à bien que ces dernières années. J’ai appris, par le biais de l’écriture, que la recherche est le nom de cette nécessité vitale. Je cherche, je fouille en moi et autour de moi, dans un silence glacé. Je cherche et j’écoute le monde, dans le but non pas de le comprendre, mais simplement de le traduire, de l’intelligibiliser pour moi seulement. Et puis j’écris parce que je n’ai d’autre solution que d’écrire pour survivre. Certains courent et rient, boivent et aiment, chantent et musiquent, moi j’écris. C’est par les mots que je respire. Peut-on aimer l’inévitable ? aime-t-on respirer ? Ou est-ce une pénible contrainte à laquelle jamais il n’est possible d’échapper ? Écrire est un vice mauvais, cruel, bien qu’apparemment charmant et socialement rentable. Mais attention, écrire est une ruine pour l’âme. Écrire est épuisant, ingrat, merveilleusement déséquilibrant. Écrire éloigne de la vie, et rapproche tellement de la mort. J’ai besoin de détester écrire. J’écris depuis toujours, aussi loin que je me souvienne. Avant de savoir les mots, j’écrivais en silence. Je ne sais pas définir la faim insatiable qui m’habite. Il m’est impossible d’imaginer ce que serait ma vie sans la satisfaction quotidienne et brutale, égoïste, de ce besoin. Si je n’avais pas écrit je serais passé à côté de ma vie. Ma manière d’être dans le monde est l’écriture. Ma seule passion réelle, le seul besoin irréfrénable est celui de coucher des mots sur du papier, de composer des phrases. Je n’écris pas pour les autres. Je gribouille pour moi. Pour mézigue, pour ma tronche. La décision n’existe pas, comme la respiration, comme le besoin de se moucher lorsque le nez coule. Pas moyen de l’éviter. Je ne suis pas un écrivain parce que je suis incapable de mener à bien un travail consciencieux, programmé, à long terme. Je ne suis pas écrivain parce que je ne sais pas prendre au sérieux quelque contrainte que ce soit. Je suis un écriveur, un scribe amoureux des stylos et des documents words en blanc, du papier qui noircit peu à peu, des envolées lyriques, des desseins poétiques, de ce qui est écrit. Il n’y a aucun mérite à cela, et pas de remède non plus. Un jour je cesserai, d’écrire ou de respirer, ce qui viendra en premier. Une libération dans tous les cas.
Avec le temps j’ai appris à domestiquer cette fringale absurde, et j’ai compris que la maladie d’écrire renferme d’étranges symptômes, détestables pour la plupart, dont l’égoisme, la vanité, la jalousie, l’affreux complexe de supériorité et d’unicité qui brûle la vie de celui qui écrit. Oh, on est discrets, les gens de lettre, on sait offrir l’adéquate image, mais au fond de nous un égo sans limite veille à ce que nul ne nous conteste le droit à la divinité. Manier la plume est une jouissance addictive, qui nous permet toujours de retomber sur nos pattes et de ne jamais nous tromper. Voici le prix que nous payons pour être nés si près de Dieu. La société des écrivains est lourde, chiante à souhait, peuplée d’équivoques et de non-sens, de nauséabond et de tristesse. Combien il est ennuyeux d’être entourés d’êtres divins qui n’hésitent pas à se toucher la lyre en public, croyant fasciner le public ignorant.
Mais dis voir, qu’est-ce que je recherche, dans cette lutte forcenée contre l’immaculé des pages ? Je cherche à définir le but de ma quête, l’objectif de ma recherche. Cela s’appelle poésie, sens caché et profond de l’existence, qui pourtant affleure sans jamais se laisser prendre dans chacun de mes mots. Si je savais ce que je recherche, ce que j’attends, peut-être pourrais-je comprendre le cheminement vital d’un être humain, la raison ultime d’accepter l’existence ?
Je vis cet éternel noviciat comme une marche forcée à pas mesurés sur une ligne de crête. Si près du ciel, mais occupé à ne pas faire un faux pas et débouler dans l’abîme. On croit chercher une vérité, et l’on se retrouve juste à essayer de ne pas se casser la gueule.
