Las! le temps non, mais nous nous en allons…
Pierre de Ronsard

 

Origines

Je suis Hugues Tuchant.

Mon père se qualifiait de «loup solitaire», ce qui nous faisait rigoler immanquablement, à nous ses rejetons. Il voyageait souvent, dès qu’il pouvait, et maintenait à coup sûr des relations un peu partout, comme nombre d’hommes de cette époque. On parlait alors de maîtresses.  Son mariage l’ennuyait, sa femme l’agaçait, ses enfants l’embarrassaient, tout cela n’était qu’un énorme malentendu, né d’une soirée dansante de sa jeunesse, qu’il pensait bien réparer un jour ou l’autre. Il tint le coup néanmoins une trentaine d’années, ce n’est pas rien, et abandonna finalement ma mère l’année de mes dix-huit ans, laissant derrière lui un sillage de rancœur, de rage, de désespoir même.
Je ne lui en veux pas, je le comprends, mais cela aurait été tellement plus facile s’il avait sacrifié deux minutes de son temps à examiner sa situation et celle de sa famille et à s’exiger un peu plus de patience et de responsabilité.
Il sortit de ma vie comme jamais il n’y était vraiment entré. Il aimât sûrement ses enfants, mais sans plus. Mais peut-on aimer ses enfants sans plus. Oui, je crois, parce que l’amour n’est jamais égal, et toujours un fardeau. L’amour et la pitié, et cette forme de pitié que l’on nomme amour…
Bien des années plus tard, si j’osais, je dirais de moi-même que je suis un «loup solitaire » également. Bien que je ne sente en aucun cas capable ni désireux de fuir ma famille, qui m’emprisonne dans un filet d’amour, qui sait si de pitié, et de responsabilité.
Je suis en cela différent à mon père. Je déteste l’idée de voir souffrir les miens, plus encore par ma faute. Mais le fond est bien là. Mon père est l’original, je suis la copie. Je crois même que son père, mon grand-père, était déjà dans un des nôtres. Je ne serais alors que le dernier maillon d’une chaine de « loups solitaires », déjà presque apprivoisés.

Il est vrai que cette époque est autre, et mon éducation, pas la livresque, l’autre, est si différente… Plus qu’un loup je suis «bœuf solitaire», plus tranquille, plus homme aussi.

Parce que j’ai appris qu’un homme n’est pas un barbare qui se casse et casse , mais un pilier qui soutient, et qui ne reçoit rien, ou presque, en échange. La masculinité pour les hommes soixantenaires de ma génération est une infinie solitude, dans un océan d’amour. Je suis une mère sans les attributs féminins.
Je ne partirai pas, pas comme mon père. J’ai découvert avec les années que les voyages intérieurs sont les plus longs, les plus sauvages, les plus durs. Alors pourquoi perdre mon temps à détruire des relations, à saccager des familles ?

Je ne pense plus à partir depuis que je suis parti. Je ne me suis pas vu prendre le large de ma vie, mais je navigue loin des côtes, sur un radeau fantôme, ivre de solitude.

Ma mère était une néo citadine de petite province, à peine débroussaillées, la province et ma mère. Ignorante de son héritage culturel, qu’elle me légua néanmoins, sans même le savoir. Elle s’en serait foutu, si elle avait su… Nous étions, ses enfants, son malheur jusqu’à devenir son soutien. Elle engrossait chaque fois que mon père la regardait, jusqu’à ce qu’il cesse de la voir comme une femme. J’ai une image floue de lui, essayant d’enlacer son épouse par derrière et celle-ci, apercevant du coin de l’œil ses petits attentifs, de le repousser.

Ça ne devait pas être tous les jours la fête, chez nous. Alors ce que le hasard et le manque de moyens de contraception avait uni, la vie finalement, pleine de bon sens, le sépara. Et chacun de son côté. Moi j’ai suivi le sens de ma mère, bien sûr. Mais jamais je n’ai été trop dupe, malgré son amour pour nous, bien réel, elle était sombrement égoïste, dure au sentiment. Elle subissait sa propre vie.

Cette femme qui cherchât après sa séparation, à s’adjoindre un nouvel homme, un protecteur, ne rencontra que des malpropres, qui l’utilisèrent et ne lui apportèrent que des ennuis. Elle regrettait mon père, elle le regretta longtemps, mais elle finit par oublier sa vie antérieure, et devint elle-même une ombre dans son propre tableau du souvenir. On peut lutter contre l’oubli, un certain temps, mais à quoi bon…

Tous sont morts aujourd’hui, mes parents et leurs conjoints, les marmots que nous fûmes et l’enfant que je suis.

Alors j’ai décidé, sans amertume. sans envie autre que de me voir enfin dans une situation neuve, de mettre fin à mes jours. Mais attends, pas tout de suite, pas encore, pas comme ça. Pas de sang sur la feuille blanche, un Remington dans la main inerte, pas de cervelle sur les murs. J’ai attendu d’attendre, j’ai appris à me taire ces soixante dernières années.