J’ai 6 ans
Je suis un tout petit môme, asthmatique et malheureux, triste depuis la naissance. Trop attentif au monde qui l’entoure et auquel il n’entend rien. Inquiet. Un petit intello de six ans à peine. Les médecins décident un été qu’il faut absolument m’envoyer à la montagne, pour m’oxygéner, me faire prendre l’air et des couleurs. Moi, j’aurais bien préféré, debout entre les sièges de la DS Citroën de Papa, que Maman décide de me garder. Mais elle semble heureuse de me convoyer vers une maison de santé. Elle n’a pas essayé de me conter de quoi il s’agissait. Les notions les plus élémentaires de psychologie enfantine sont absentes de notre famille. J’ai bien compris, parce que je suis observateur et intelligent, que ce voyage sera sans retour pour moi. J’entends bien que l’on m’amène ailleurs, quelque part dans les montagnes. Ma santé en dépend, dit-on, mais je ne me sens pas malade, moi. C’est vrai que de temps en temps mon souffle s’entrecoupe, que je dois fournir un effort important pour respirer, mais tout cela n’est pas grave. Lorsque l’air me manque, je sens autour de moi un remue-ménage malsain de trouille et de malaise. Je déteste cette situation, je préfèrerais que l’on me laisse tranquille. Cependant j’ai découvert que je peux profiter de mes crises d’asthme pour rester auprès de Maman et n pas aller à l’école, alors j’en rajoute un peu, parfois. Elle est si facile à convaincre. Mais n’allez pas croire que je souffre déjà d’un Œdipe galopant, bien au contraire. Dois-je l’avouer ? Je n’ai en Maman aucune confiance aveugle, je pressens ses limites, je reconnais instinctivement ses craintes de ne pas être à la hauteur, de ne pas savoir élever ce bambin ennuyeux, doublées de sa rancœur contre mon père, qui se moque de tout, et la laisse se débrouiller avec ses histoires de bonne femme.
Lorsque je comprends que l’on va m’abandonner là pour le reste de l’éternité, peut-être un mois, ou un an, jusqu’à l’année prochaine, il est trop tard pour se mettre à pleurer. Et moins encore en public. J’ai vendu aux miens une assurance que je ne possède pas. Je me veux grand, alors que je ne suis qu’un petiot tout merdeux, horriblement angoissé par la séparation des siens, qu’il pressent imminente.
On se gare près d’une demeure immense, aux portes vitrées gigantesques. Papa et les filles restent dans la voiture, moi je prends la main de Maman, qui me lache aussitôt pour trimballer ma valise. Nous croisons des groupes d’enfants. J’ai honte d’être ainsi au vu de tous. Nous poussons une porte, Maman parlemente, je ne saisis pas très bien avec qui, ni de quoi, mais c’est de moi à coup sûr. Une dame en blouse blanche me regarde, me sourit mécaniquement et prend des annotations au Bic bleu sur un calepin qu’elle a tiré de sa poche. Les poches des blouses d’infirmières recèlent d’incroyables secrets, des appareils en tous genres et des montagnes de stylos. Elle parle de règlement, de facture, de chèque. Les pourparlers durent peu, et je vois bien qu’il n’y aura pas d’issue pour moi. On nous prend la valise, et la dame en blouse blanche décide de nous faire visiter les lieux. Je lui dirai bien que je m’en fiche de sa maison. Que je ne veux pas rester, que je m’en retourne avec les miens. Mais on ne m’écouterait pas, je le sais. La peur au ventre, je tente de me montrer crâne lors de la visite du sanatorium, visite destinée aux parents, mais terriblement angoissante pour les petitous accrochés de plus en plus fort aux mains des mamans, radiantes et ébahies de tant de gentillesse de la part de la directrice, du médecin, des monitrices.
—Quelle chance tu as, dit Maman en secouant un peu la main moite du bambin angoissé. Tu vas passer un été formidable, et tous les copains que tu vas te faire…
Nous croisons dans les couloirs immenses des groupes braillards de marmots en uniforme, qui se chamaillent et me jettent des regards mauvais. Ils suent la violence des enfants, l’incompréhensible méchanceté des animaux par laquelle ils cherchent sans repos à s’exterminer les uns les autres, avant même de se connaître. Je devine entre eux de cruelles hiérarchies, crées par les baffes, les crachats, les coups de boule. Ce seraient eux, mes copains ? C’est bien ça? Ces monstres gesticulants vont-ils m’accepter? J’avance malgré moi, recroquevillé sur mon malheur, la trouille aux entrailles, hébété de panique. Je suis un condamné à mort que l’on traîne vers la cour de la prison.
Il faut enfin lacher la main, essayant d’expliquer du regard à Maman qu’il ne faut pas m’abandonner, que je serai sage, que je n’aurai plus de crises d’asthme, que non, non…Mais elle m’embrasse déjà et me serre bien fort avant de me laisser aller sans ménagement, comme on jette un fardeau de mauvaise herbe dans l’étable des animaux qui s’approchent déjà pour le dévorer. Seul, pour la première fois. J’inspire bien fort pour ne pas laisser rouler de perles d’effroi sur mes joues, pour essayer de me sentir grand, et sans un regard en arrière, désormais solitaire pour ce qui me reste de vie, je m’engouffre dans les noirceurs insondables de l’abandon, vers le bâtiment immense des dortoirs, sur les pas d’une monitrice cyclopéenne. On me prend en charge immédiatement, mais le mal est fait. Un lien s’effiloche à jamais dans mon cœur, alors que Maman a disparu et que je n’ai pas eu le temps de la voir s’éloigner, trop occupé que j’étais à ne pas me laisser distancer par la monitrice pressée. Horrifié, désolé, en plein attaque de panique, je découvre une solitude qui n’existait pas jusqu’alors. L’abandon est plus dur que la mort, plus marquant que la pire des souffrances en cet instant.
Je suis seul, à jamais…
Au bout d’un couloir obscur, un escalier interminable, qui monte au vertical vers les profondeurs insondables de l’enfer. Puis une porte, puis une autre. Où suis-je ? Tout à coup ma valise attend là, sur le sol, devant des étagères vides où je devine que se rangeront par magie mes vêtements. L’objet reconnu m’insuffle un peu de courage. Peut-être le pyjama de la maison, la chemisette rouge que j’aime tant, vont-ils me réconforter ?
Il est tard, heure de se coucher. Dans un dortoir de cinq lits, plus vaste qu’une cathédrale, on m’octroye une position de privilège, isolé dans un lit sans étage, tout au fond. Je me couche sans m’être lavé les dents, je ne sais pas le faire, et j’ignore si je possède une brosse à dents. C’est Maman qui voit ça pour moi, d’habitude. Il me faudra apprendre à le faire, en épiant les autres, sans me faire trop rabrouer. J’attends le noir pour retrouver un peu de quiétude. Il y a trop de monde alentour, trop de bruit.
C’est alors que les grands, des colosses de huit ou neuf ans, se regroupent devant mon lit :
—Hé, le petit, fous-toi à pleurer et fais venir la mono !
Le petit, c’est moi, et je serais bien heureux de faire quoi que ce soit pour rendre service, et me faire accepter. Que faut-il faire ? J’hésite: qui est la mono ?
—La monitrice, cono ! Tu te fous à chialer, elle se pointe et s’assoit sur ton lit. En s’asseyant elle remonte ses jupes, et on voit sa culotte!
Les grands ricanent et gloussent en sourdine. Je suis inquiet, on parle devant moi de culottes et de filles. Je sais bien que ça existe, mais j’ignore tout…
—Allez, chiale, petit !
Et ils repartent, attentifs et joyeux, savourant par avance le bon coup. Ils se bousculent entre eux, simulant la castagne, toujours la castagne. Je déteste les garçons cons, et les filles aussi. Tous ont ce besoin stupide de lutter, de se battre, de démontrer leur force physique, leur domination des plus petits. Mais ils sont grands, je ne peux rien faire que les contenter.
Obéissant, j’essaye de pleurer. Pas facile. Je pousse en silence du fond de la gorge un gémissement pathétique. Ça ne va pas plaire, je le sens…Je tente bien de me concentrer, mais la pression monte:
—Alors, tu chiales ou quoi, connard ?
La voix se fait menaçante, l’insulte est cinglante. Pas de temps à perdre, je dois remplir ce rôle que le hasard m’a attribué. J’en veux terriblement à Maman. Je n’ai rien à voir avec ces animaux ! Je me mets à sangloter, bien fort pour qu’on m’entende. Je suis effrayé de ma propre interprétation, que je juge lamentable. On va me tuer, sûr. Derrière la porte monte tout à coup une voix ferme, de femme :
—C’est pas bientôt fini ce vacarme !
Je cesse de gémir, terrorisé. Ricanant, un grand intervient alors:
—C’est le nouveau, Mam’selle. Il appelle sa maman !
Poufferies renouvelées dans le dortoir. Quelques secondes passent, que dois-je faire ? Les lumières s’allument alors et entre en scène, comme une diva ayant préparé avec soin son effet, une immense et magnifique jeune fille, une géante aux cheveux bruns soigneusement tirés dans une queue de cheval. La monitrice de nuit, en charge du dortoir des petits, vêtue d’une blouse courte d’infirmière et d’une jupe rouge. Ses genoux, à la plus grande joie des petites canailles, s’offrent à la vue d’un public enthousiaste. Elle s’approche de mon lit, se penche sur moi. Les larmes, qui coulaient encore, dociles, troublent ma vue. Je suis en cet instant le plus malheureux des enfants de cette terre, et j’y crois dur comme fer. La mono s’assied près de moi, sur un fond de fous rires à peine dissimulés. Je remarque son curieux geste: elle retrousse sa jupe en un geste machinal, dévoilant sans doute un court instant ses culottes par derrière, offrant un plaisir coupable à mes compagnons de chambrée. Je n’ai rien vu de ladite culotte, peu importe. Je me sens soulagé, j’ai accompli sans faille mon boulot de grégaire. Alors s’opère un miracle : je me sens pour la première fois de ma vie participe d’une équipe, d’un groupe. Je suis au centre d’un drame, acteur principal qui joue pour son public. Je me retrouve au service d’un groupe, et plus encore sous la coupe merveilleuse de chefs impitoyables, que je vénère déjà.
Délicatement la mono se penche sur moi, souriante, et passe sur ma joue gauche une main angélique, qui surprend mes sens, coupant court à ma tristesse… Ainsi cet être mythologique, cette déesse, me révèle en un geste tous les secrets du monde. Le contact est doux, chaud mais sans brûler, rafraichissant même, aimable, aimant. Dès cet instant je l’aime à jamais…
J’ai oublié ses paroles, mais je frémis encore au souvenir de leur musique. Je me laisse bercer par la mélodie consolatrice. Elle me parle de ma maman, du temps qui va passer très vite, de la famille qui m’attend à la maison. Son haleine sent bon la menthe, elle vient de se brosser les dents. C’est bon, c’est propre. Elle aussi mentionne les petits amis que je vais faire, et je la crois. Mais au fond de moi une étincelle coupable naît, sans que je puisse la contrôler. Je suis infidèle à Maman ce soir, dès le premier jour. Du fond de cette nouvelle angoisse néanmoins je comprends que si je dois survivre ce sera au prix de cette horrible trahison, et de toutes celles qui suivront, et qui deviendront quotidiennes. Mais après tout, Maman m’a abandonné ici, je dois survivre, parce que dans le fond, je sais que c’est bien ce qu’elle désire. Je me donne donc à la jolie mono, je suis sien.
Je n’ai pas de souvenir de la fin de la scène, mais je sais que quelques jours plus tard je me sentais bien, intégré, tranquille dans ma nouvelle vie de petit du groupe d’enfants. Sans trop savoir comment, j’avais dû gagner le respect des grands. On ne m’ennuya pas, et j’appris à vivre en solitaire. Je m’initiais au brossage de dents et à avaler l’eau de rinçage. En effet la directrice prétendait que nous ne devions pas boire d’eau au long du jour afin de ne pas maigrir, mais oui ! Nous arrivions au dortoir assoiffés, après une journée de jeux et de chaleur, et la toilette du soir était l’instant que nous attendions tous avec impatience pour nous désaltérer. Nous nous abreuvions de la même manière aux ruisseaux que nous rencontrions dans nos marches dans les prés. J’adorais cette fraîcheur au goût de terre, d’herbe grasse et de bouse qui vivifiait mon corps.
Lorsque quelques jours plus tard un nouveau arrive, c’est lui qui hérite la lourde tâche de faire entrer la mono. Pour la première fois, j’assiste comme spectateur, curieux et émoustillé, à l’apparition fugace de la culotte lorsque la jeune fille s’assied près du pleurnichard. Je ne suis pas du groupe des malins qui forcent les pleurs du nouveau. Je n’aime pas cela, la violence de la coaction me met mal à l’aise. Ou plutôt je ne me sens pas le courage de participer à l’abus de pouvoir. Mais je ne renonce pas pour autant à la découverte du plus grand secret de l’humanité. La monitrice entre pour consoler le nouveau venu, et exécute pour nous, pour lui, pour l’introduire dans le groupe, la chorégraphie initiatique prévue. La sensation est forte, je passe tout à coup d’un abrutissement aveugle, d’une innocence d’âne bâté à la roublardise de celui qui sait que quelque chose existe, autour de cette culotte blanche, qui me trouble, et que je cherche.
Inévitablement, après l’amour romantique et religieux découvert quelques jours plus tôt, sous les innocentes caresses d’une jeune vierge, je deviens à cet instant précis un être sexué. Plus encore, ma masculinité naît exactement à ce moment, et de chérubin asexué je deviens un traqueur, un déprédateur fantoche comme tous les mâles de l’univers. Je perds mon innocence, ma noblesse d’âme, pour plonger dans le monde hasardeux de la nécessité de reproduction.
Ce souvenir est étrangement clair dans mon esprit. Je revis chaque instant, chaque geste, tant la sensation de la main douce sur mon visage, comme ensuite le lever de jupe, dévoilant la culotte blanche.
Et, depuis quelque temps, très récemment, je suppose dans ce mouvement, que je peux décortiquer au ralenti, une touche de provocation. Cette jeune fille, la mono, était une adolescente, et j’imagine un aimable jeu innocemment pervers. C’est tout à fait possible, car plus j’y pense plus je crois qu’il n’était pas possible pour une adulte de ne pas découvrir le jeu enfantin.
Marmot frileux, tendre et mou, trouillard et perdu dans ses livres, attentif à ce monde derrière sa fenêtre, ébahi devant les grands, devant les filles, devant les autres. Isolé et chétif, je n’ai jamais cessé depuis lors de n’être que le témoin éloigné de ma vie.
