De situation en situation
Et c’est ainsi, de situation en situation, un jour après l’autre, une année suivant l’antérieure, que ma vie est passée. Ce fut une vie bizarre, étrange, peu habituelle, je pense… pour ce que j’entends autour de moi, pour ce que je ressens tout au moins.
Dans le fond, jamais je n’ai trop cru que tout ceci était sérieux. Trop de coïncidences avec une œuvre littéraire. Non, jamais je n’ai pris au sérieux l’existence.
Mon état naturel, celui dans lequel je suis né et dans lequel je serai mort un de ces quatre, est une situation d’attente. D’aussi loin que je me souvienne, l’attente a été le décor de fond de ma vie. Attente de ma mère, qui n’arrivait pas, de Noël, qui n’amenait jamais les cadeaux désirés, de l’été, d’une éclaircie dans le ciel gris, ou de la pluie libératrice. Attente de l’âge de la majorité, qui ne m’apporta rien de plus que solitude, attente d’un travail, des diplômes, des enfants, de la maturité, des bons jours, de demain, toujours demain. Je suis un patient, je suis en attente. En cet instant même…
Oh, bien sûr, j’attends en toute tranquillité, sans drame obscur, sans scène de terreur, sans maladie incurable. Simplement, sur le bord de la vie, comme on attend un autobus, j’attends que passe le train suivant, celui de la mort peut-être.
Et c’est bien cela que nous maquillons depuis la naissance : tout, absolument tout, consiste à attendre le trépas, d’une façon plus ou moins confuse, plus ou moins notoire, ouverte, organisée. Sans rage ni souffrance, sans être pressé. Une fois reconnu, voilà qui tranquillise, qui met un peu de baume au quotidien.
Toutes ces pensées sont bien sûr le fruit d’une ère qui termine, et de la soixantaine déjà présente. Attendons la mort avec dignité…
