Elle est assise à mes côtés. Je la conduis par l’autoroute vers une maison de repos. Elle m’observe de temps en temps, je la sais attentive à mes réactions. Elle se répète sûrement que je suis son fils. Hier, lorsque nous nous sommes retrouvés, elle a demandé à mon neveu, chez qui elle vivait ces derniers temps:

— Mais qui est ce monsieur ? Il est bien gentil…

Le regard angoissé de mon neveu s’est planté dans le mien. Mais je l’ai rassuré :

— Allons, ce n’est pas grave, tu sais. C’est normal, et de plus ça fait bien un an que je ne la visite pas…

Lui était bouleversé. Il est son petit-fils, il y a peu elle lui offrait protection, et il est jeune encore. Sa grand-mère l’éleva, et il fut comme un petit enfant pour moi, alors que je n’étais qu’un adolescent. Il souffre pour elle et il souffre pour moi, qu’il aime comme un père. Mais moi je suis un fils, il y a tellement longtemps que j’ai déserté la vie de cette mère, et jamais vraiment elle ne me protégea, malgré tout son amour pour ses enfants. Alors être un fils en cet instant c’est accepter que maintenant elle n’est plus ma mère que nominalement. Elle a souffert pour m’élever, et aujourd’hui elle m’a oublié, rien que de bien logique. Demain qui sait, peut-être me reconnaitra-t-elle ? Elle ne me connut que bien peu, à peine en ma prime enfance, et moi moins encore, cependant la tâche d’encre qu’elle laisse dans ma mémoire est profonde, parce qu’inévitable. Peu importe qui est celle qui comble pour l’enfant l’abîme sans fond de notre nécessité mammifère de mère. Peu importe son nom, son visage, sa langue, sa morale, son manque de tendresse, peu importe tout cela, puisque seul importe le vide qui est comblé, alors que nous naissons à ce monde.

Mais elle a décidé de lutter, elle se sait encore des forces. Cette fille de l’Aveyron est dure comme la roche. Elle est obstinée comme une maquignonne des montagnes. Alors cette maman que j’accompagne à son dernier refuge, quelque part dans le centre de la France, essaie malgré tout de me donner le change. Elle occupe à peine le siège, dans la voiture, tant elle se ratatine avec l’âge. Ses cheveux blancs, courts et bien coiffés, ses vêtements éternellement propres et adéquats, ses tournures tellement siennes : « Dis donc, il est gonflé celui-là… oh, il est tissous ! » Quel mot merveilleux, magique : tissous, qui se dit d’une personne ou d’une situation ennuyeuse, pot de colle, mais ceci avec toutes les nuances possibles. Par exemple, une pâtisserie, un bonbon, des cacahuètes peuvent être tissouses, parce qu’il est difficile de renoncer à en prendre une après l’autre lorsque l’on a commencé. Nuances d’une langue, bribes d’un occitan désuet, tragiquement beau des pincées de passé qu’il essaime encore dans la langue des siens.

Alors que je conduis distraitement, ma mère s’efforce de me parler, de me raconter les balades à vélo par ces départementales, les baignades à la rivière avec ses sœurs, le premier travail, à fabriquer des gants. Elle fut ouvrière dans une ganterie disparue depuis des décennies, mais elle se souvient pour moi, pour me démontrer qu’elle a encore de la mémoire. Elle est joyeuse avec moi. Elle voudrait dire que, même si elle ne me reconnaît pas, quelque part elle m’aime. Mais elle ne le dira pas. On ne dit pas ces choses-là, dans ces pays de montagne. Ou si on les dit, c’est en passant, comme l’évocation distraite d’une évidence sans intérêt. Et dans ma famille on aime moins encore. J’ose à peine écrire ces mots d’ailleurs : parler d’amour filial, d’amour entre frères et sœurs, voilà qui ne se fait pas, et surtout pas maintenant, alors que la matriarche pédale dans la semoule. Alors elle me le fait savoir, me le donne à comprendre, sans dire les mots.

Peu importe, je ne saurais rien lui répondre, de toute façon.

Par instant, lorsque la pression pour tisser ses pensées se fait trop insistante, elle s’abandonne à la maladie, épuisée de tant d’efforts à fixer son attention. Elle s’isole alors tout à coup et revient à son être primitif, elle est sauvage, belle, immature et fière d’elle-même. Son regard se durcit, ses lèvres se pincent. Elle n’est plus engageante, plus communicative. Je l’ennuie tout à coup, ou simplement elle s’en fout. Elle plonge dans son délire, elle se laisse submerger par une marée incontenable de sensations étranges, d’images caléidoscopiques, de souvenirs anciens et de pensées flottantes. Je la sens errer entre des icebergs, sur un radeau de fortune. Elle ne sait plus, elle se laisse aller, elle disparait en elle-même. Dignement, elle reste en silence alors pour quelques kilomètres, le temps que ses forces se rassemblent, quelque part dans un recoin, un refuge assiégé. Enfin, alors que je renonce à maintenir une conversation, elle tente de reprendre pied dans la conscience, de revenir dans mon monde. Je la sens luttant contre la folie, contre elle-même, essayer de reprendre pied, s’accrocher à un tronc flottant entre deux eaux. Elle émerge enfin, et c’est pour elle une nouvelle victoire passagère et épuisante, mais une victoire sur la maladie, elle en est bien consciente. Et la voici alors qui m’offre, euphorique, une anecdote sur son village natal, qu’elle connaît pourtant à peine et que nous venons de dépasser sur l’autoroute, pour bien me prouver qu’elle ne perd pas la tête.

L’anecdote démarre bien, elle se souvient de son père qui rentrait du travail, fatigué, et s’asseyait à la table en réclamant un verre de vin, que la mère, ma grand-mère, refusait de lui servir, prétextant qu’il était trop tôt pour boire. Alors le papa de ma maman prenait un air triste, et feignait de pleurer, espérant fendre le cœur de sa petite fille qui l’observait en silence. Mais l’histoire brusquement tourne au vinaigre, soudain elle oublie le fil de l’histoire, elle s’envole, elle s’emmêle les pinceaux, comme elle disait si bien et si souvent avec un sourire en coin, jadis. Apparaissent des sœurs et des frères dont je ne sais si ce sont les miens ou les siens, des époques proches qui coulent dans un passé antique, et elle hésite à terminer une phrase, repart sur une autre, patauge et finit pas se taire, puis change de sujet. Et je ne peux éviter de sourire, car si ce n’était sa souffrance et celle de ceux qui ne veulent pas la voir partir, ce serait tellement poétique, ces divagueries intempestives. Serait-elle une barde méconnue, une poétesse maudite, ou simplement une malade d’Alzheimer ?

Je la débarque à la résidence. Elle n’en mène pas large. Je lui ai demandé si elle se souvenait du jour où elle me laissa dans un sanatorium pour soigner mon asthme, un été durant. Elle dit que oui, mais je ne la crois pas. À quoi bon fouiller dans sa mémoire ?

Tout est propre à la résidence, beau, organisé. Je nous présente, et il semblerait que l’on n’attendait que ma mère pour partir enfin vers des terres inconnues et merveilleuses. Le médecin, une belle femme aux cheveux enchignonnés comme on n’en fait plus me parle du plan de traitement, de médicament, de suivi, de l’équipe thérapeutique. J’en déduis que tous les professionnels du terroir vont se rassembler et former une énorme mêlée qui boutera la maladie hors du cerveau de ma mère. Ça sent bon la castagne, la maladie va prendre une raclée. Je me sens chétif devant tant de connaissance. Mais Maman comprend tout de travers, et perçoit que l’on va l’assaillir, la bouger, la remuer et retourner de bas en haut. Je la connais, elle va rouspéter, pour exorciser sa peur. Elle ne craint rien ni personne, lorsqu’elle a peur. Elle a la trouille au ventre, comme moi lorsqu’elle m’abandonnait en maison de santé pour enfants malingres. Comme elle alors, je feins la joie, la gaîté de découvrir sa chambre, la salle de jeux, la taille énorme du téléviseur, la gentillesse des infirmières. Nous visitons les dépendances. J’évite de prendre sa main, pour ne pas avoir à la lâcher dans quelques instants. Et puis dans le fond j’ai toujours cette timidité maladroite qui me force à maintenir quelque distance. Ne jamais se laisser berner par les sentiments. La même timidité honteuse qui force ma mère à prendre sur elle, malgré son désarroi.

Comme par hasard, comme pour converser, elle me demande si elle va rester là longtemps :

— Je ne sais pas Maman, c’est le docteur qui décidera, jusqu’à ce que tu sois bien. Mais on va venir toutes les semaines, tu le sais. Ma sœur vit tout près, demain elle t’apportera du linge, du chocolat que tu adores, elle te donnera des nouvelles des petits, t’offrira un peu de famille, même si tu ne la reconnais pas. Ne t’en fais pas, tu n’es pas seule. Et puis je vais t’appeler tous les jours, alors si quoi que ce soit ne va pas…

Elle respire profondément. Une infirmière vient la chercher, c’est l’heure de manger. Je l’accompagne à une table ronde, ou des pensionnaires la saluent, alors que d’autres, plus avant dans les steppes de la maladie, ne l’aperçoivent même pas. Elle n’ose pas ne pas obéir, et s’assoit à la table, devant une assiette et des couverts bien ordonnés. Mais elle ne va pas se laisser vaincre ainsi :

— Je n’ai pas faim.

C’est sa dernière tentative de me convaincre de la reprendre. Elle ne me regarde pas, simplement elle répète :

— Je n’ai pas faim.

J’avance une chaise et je m’assieds à ses côtés :

— Maman, je sais bien que tu n’as pas faim. Tu n’as jamais faim. Mais tu vas devoir faire un effort parce que tu dois te soigner. Si tout va bien et tu guéris, tu sais que je viendrai te chercher et je te ramènerai chez toi. Mais en attendant tu dois être forte et te laisser soigner. Je ne t’oublie pas. Je t’appellerai dans l’après-midi pour savoir comment tu vas. D’accord ?

— Comme tu veux.

Un baiser sur le front, entre ses cheveux blancs. Je serre son avant-bras :

— Tu dois être forte, hein, et guérir vite !

Ce sont les paroles qu’il fallait ! Elle se redresse sur sa chaise, et jette un regard défiant vers l’infirmière qui s’approche. Vas-y, ma vieille, montre-leur à quel point tu domines la situation. Les malades, c’est eux !

Je m’éloigne, et je me réfugie derrière la vitre, dans un coin obscur, pour l’observer une dernière fois. Elle va se battre, elle veut me le démontrer. Mais en quelques secondes elle ravale sa rébellion, elle plonge à nouveau, elle se rabougrit au fil des minutes, et lorsque je la vois enfin entrer dans son monde tranquille, onirique, où elle meurt déjà, c’est une étrangère que j’abandonne.

Je reprends la voiture, la route, je sors du village, des montagnes, de la nationale et je prends l’autoroute. Je passe à nouveau devant le panneau indiquant la sortie vers le village où naquit cette femme, ma mère, où un peu de moi existait déjà en cette fillette qui regardait avec surprise les simagrées de son papa.

Je suis bien son fils, tiens, pas de tristesse pour moi, pas encore. Peut-être jamais… non, mais…