L’Occitanie médiévale n’en termine jamais de nous offrir des personnages hors du commun, reflets d’une culture remarquablement riche et marquée par l’exceptionnalité. Malheureusement, le silence et les aléas de l’Histoire remisent trop souvent aux oubliettes de la mémoire collective des figures historiques bel et bien sans précédent.
La vicomtesse Ermengarde de Narbonne (1127-1196) fut une femme extraordinaire, à l’image d’une époque qui ne le fut pas moins. Dans un monde féodal mouvant, violent, sauvage parfois, elle accéda avant même de sortir de l’enfance à la vicomté de Narbonne, et marqua profondément son siècle, jusqu’à sombrer dans l’oubli.
Imaginons la Narbonne du XIIe siècle comme un grand port commercial, une cité riche et culturellement très animée, au carrefour des mondes occitan, catalan, aquitain, ibérique, pyrénéen et méditerranéen. Sur les quais de la ville se vendent les produits exotiques venus d’Orient, dans les échoppes et les demeures bourgeoises des commerçants l’on signe des contrats d’exportation de drap narbonnais, de laine des Pyrénées ou de vin des régions limitrophes.
La communauté juive intervient dans les affaires de la cité en faisant office de banque. La Yeshiva de Narbonne (école talmudique) est l’une des plus importantes d’Europe, sous la direction du Nassi connu comme « Roi Juif de Narbonne ». Les Templiers possèdent une maison dans la ville, les Génois et les Pisans se disputent un partenariat commercial des plus rentables avec Narbonne.
Fille d’Aymeric II de Narbonne et d’Ermengarde de Servian, la petite Ermengarde devient héritière de la vicomté à la mort de son père en 1134, alors qu’elle n’a que sept ans au plus. Cette succession précoce survient dans un contexte de luttes d’influence entre les comtes de Toulouse et ceux de Barcelone, un conflit interminable que l’on connait comme « la Grande Guerre méridionale ».
Profitant de la minorité d’Ermengarde, le comte de Toulouse, Alphonse Jourdain, s’empare de Narbonne en 1139 avec l’appui de l’archevêque Arnau de Lévézou, coseigneur de la ville, forçant une union avec Ermengarde en 1142. Une coalition de seigneurs méridionaux, soutenue par le comte de Barcelone Raimond Berenguer IV, s’y oppose fermement. Ermengarde est alors remariée en 1143 à Bernard d’Anduze, un noble allié des Trencavel, mettant ainsi fin temporairement aux ambitions toulousaines sur Narbonne.
La jeune fille mûrit rapidement et apprend à lutter pour son indépendance comme vicomtesse et comme femme. Ce double effort, dont dépend son titre et jusqu’à son existence, développe en elle en quelques années une habileté politique qui lui permettra sa vie durant de maintenir tant bien que mal son pouvoir en un fragile équilibre, malgré de brusques revirements d’alliances, sous la menace constante de voisins turbulents et insatiables.
La diplomatie médiévale peut apparaître à nos yeux comme un passe-temps entre deux guerres, aussi une seigneuresse importante doit-elle manier l’épée autant que la plume. Ermengarde, répondant à l’appel de son allié Raimon Berenguer IV en 1148, prend la tête de son armée et part assiéger Tortosa, en Espagne. Pour expulser les Maures des terres ibériques à la gloire de la Chrétienté, bien sûr, mais sans oublier la possibilité de voir croître le commerce narbonnais au-delà des Pyrénées. L’expédition est un franc succès, Narbonne obtient des prérogatives commerciales dont les marchands sauront tirer profit, et la jeune Ermengarde émerge dès lors comme une figure essentielle de pouvoir dans l’espace occitan.
Je jure, ma bien aimée, qu’il n’est autre délice
Que te serrer contre moi et t’embrasser,
Ma douce fille aux cheveux d’or.
Le faucon est vorace, aux griffes écarlates, à la chair charnue,
Mais désormais, ses cheveux soyeux retombent lourdement.
(Vers du Jarl des Orcades Rognvald Kali Karlsson dédiés à Ermengarde.)
La Vicomtesse de Narbonne est également une femme culte, passionnée par la poésie des troubadours. Ses cours d’amour sont célèbres dans toute la chrétienté, au même titre que celles d’Aliénor d’Aquitaine. Nous avons gardé des sentences d’Amour de sa main de la dernière délicatesse. Les troubadours et trobairitz les plus célèbres se pressent alors à sa cour, dont l’auvergnat Peyre Rogier, qui clamera son amour pour celle qu’il nomme « Tort n’avez ». Sa renommée est telle qu’elle attire les pèlerins, tel le Jarl des Orcades Ragnvald Kali Kolsson, qui sera, selon la légende, le grand amour de sa vie, mais non le seul.
Le Midi est alors en proie à une flambée hérétique. Politique et foi se mélangent, alors qu’apparaissent les inquiétants signes avant-coureurs de la prochaine Croisade contre les Albigeois en 1209, qui ravagera la région quelques années à peine après la mort de la vicomtesse.
Sans héritier, elle invite son neveu Aymeri à prendre sa suite, mais dix ans plus tard celui-ci meurt, remplacé par son frère le castillan Pedro de Lara, qui remplit les dernières années d’Ermengarde d’amertume, la poussant à une retraite par ailleurs inévitable, qui ressemble plus à un exil, à la Commanderie Templière du Masdeu, où elle finit ses jours.
Aujourd’hui, Ermengarde de Narbonne est reconnue comme une grande dame du Moyen-âge, une mécène des arts et une figure emblématique de l’Occitanie du XIIe siècle. Son nom perdure discrètement dans les études historiques et littéraires, timide témoignage de l’importance des femmes dans l’histoire médiévale.
Et pourtant… comment expliquer que cette remarquable femme d’État soit tellement méconnue, voire ignorée du grand public, et moins encore reconnue comme l’une des figures médiévales les plus importantes du Midi de la France ? Les textes manquent, et les historiens ne manifestent guère d’intérêt pour Ermengarde, qui parfois semble même déranger un peu. L’Histoire a du mal, beaucoup de mal, à reconnaître les personnages importants lorsque ceux-ci s’éloignent des lieux communs attribués à une époque et à un lieu. Que ferait une femme, intelligente et courageuse, à la tête de ses troupes en plein Moyen-âge, capable de plus d’organiser de véritables cours d’amour à Narbonne ? Il est vrai que notre époque rend tribut au révisionnisme, quand ce n’est au négationnisme historique, comme dans le cas des hérésies médiévales. Alors, autant l’oublier…
On peut s’interroger lorsqu’il s’agit d’Ermengarde de Narbonne, sur la limite entre le personnage historique et la représentation idéalisée d’une figure légendaire, qui ne demande qu’à devenir mythologique. Peu importe, dans le fond, puisque notre mystérieuse vicomtesse a laissé malgré tout, selon ce modeste romancier, une trace indélébile dans la société occitane, qui se laisse découvrir sans trop de difficulté pour qui s’y prête sans préjugés.
Allant plus loin encore, que l’on me permette ici de revendiquer la figure d’Ermengarde comme nécessaire dans l’héritage culturel inconscient occitan. Elle explique tellement bien certains traits de notre âme vieille occitane, si riche en contradictions, à tel point que nous-mêmes ne la comprenons pas.
Bibliographie
* Fredric L. Cheyette, *Ermengard of Narbonne and the World of the Troubadours*, Cornell University Press, 2001.
* Jacqueline Caille, «Ermengarde, vicomtesse de Narbonne (1127/29-1196/97) : une grande figure féminine du Midi aristocratique», in «La Femme dans l’histoire et la société méridionales», Montpellier, 1995.


