J’ai vingt-sept ans.
Raconter un amour à Barcelone.
Une ville neuve, un pays différent. Des bruits, des odeurs, des accents, des larmes et des rires. Barcelone étincelle dans la nuit, et sue salement tout au long du jour. Des images qui s’entremêlent, des exclamations et des rires, tellement de rires.
L’émerveillement de découvrir une vie. Des amis nouveaux, des inconnus nouveaux, qui se pressent dans la mémoire. Celui-ci est mort, celle-là également. Ils ont tous passé l’arme à gauche ? Sûrement pas tous, mais c’est tout comme… Des visages dans la lumière crue du soleil méditerranéen. Barcelone est une salope dans ces années 80, prête à se donner pour un peu de blé. J’ai du blé, pour la première fois de ma vie. Alors Barcelone m’aime, me susurre en catalan que je suis un héros, un fier ennemi de l’ennui et du temps perdu. Les conversations trainent jusque tard dans la nuit. Je suis un intellectuel, vaguement artiste, dominant le langage et les regards osés. Mon accent français m’ouvre des portes et des bras, ma jeunesse et mon entrain font le reste. On a bien le temps d’aimer, de ne pas se presser, de ne pas renoncer à une liberté neuve. Barcelone est le centre du monde, mon pays des vingt-sept ans. On est bien con à vingt-sept ans, trop vieux pour ne rien savoir, trop ignorant pour en être conscient. Et cette jeunesse qui pousse, cette vie qui grimpe dans la poitrine.
Les femmes sont si belles, que la liberté ne suffit plus. Je cherche des corps, des seins et des ventres où perdre le sens de la mesure. Ce soir-là, je remarque une femme dans un café appelé « Pastis » au fin fond des ramblas, à l’entrée du Barrio Chino. Ici, on écoute du jazz en connaisseur. C’est-à-dire que l’on prétend s’y connaître, applaudissant un solo de saxo, ébahi devant un pianiste qui sue et suffoque la salle trop étroite sous ses miasmes dégoûtants. On est bien entre intellos, on se sent sur la crête de la vague, on surfe sur nos jeunesses, dans la ville la plus branchée du monde, entre rigolards et poètes.
La femme s’approche, intéressée, nous levons nos verres à la santé du printemps nouveau qui nous attend, là, et maintenant. Elle sourit pour la première fois du monde.
— Il est bon, hein ?
Je parle du musicien, qui s’évertue les yeux fermés.
— Ouais, pas mal. Il a un air de Parker.
— Ah, tiens, c’est vrai !
Je ne sais pas qui est Parker, et je m’en fous un peu. Elle est belle avec ses cheveux blonds un peu fous, et son décolleté blanc. On rit, on parle de ce bar, où les bouteilles derrière le comptoir de bois supportent une couche de trois centimètres de poussière, ce dont le tenancier est fier. Ils n’ont jamais passé une éponge, et la dégueulasserie nous fait marrer. On est d’ici.
— Tu es français ?
— Oui…Désolé…
Elle s’esclaffe, tout près de moi. La musique est plus forte, on ne s’entendrait plus si elle se maintenait éloignée. Elle haleine à cigarette. Moi aussi peut-être. Je n’aime pas cela, alors je l’invite à fumer avec moi, au moins on sera à armes égales, dans un instant, lorsque je glisserai ma langue dans sa bouche avide. Mais nous n’en sommes pas là, pas encore. Il faut séduire, et se laisser conquérir. La conversation n’a jamais été mon fort. Je déteste parler de moi, et je me fous depuis toujours de ce qu’il arrive aux autres, sauf s’ils demandent de l’aide. Alors oui je suis solidaire. J’aime aider, pour que l’on m’aime et que l’on me remercie. J’apprécie de me sentir bonne personne. La solidarité n’est pas gratuite, après tout pourquoi pas ?
Mais bon on papote gentiment. Le jazz, les Jeux Olympiques qui arrosent la ville de billets et de lumière. On est bien ici, mais il commence à faire chaud. Ça te dit d’aller faire un tour sur la plage, pas loin, pour baiser ? Je sors mon meilleur sourire d’enfant espiègle :
— Il fait chaud ici, on va faire un tour ? une promenade, sans arrière-pensée…
Elle sourit à nouveau, sans ouvrir la bouche, plus grave, presque sérieuse. Les gestes sont tout, il n’est guère besoin de mots. Les mots sur le papier, c’est bon pour les écriveurs qui ne baisent jamais, ou alors que par les livres. Nous les baiseurs de la vie réelle nous n’avons besoin que de regards, de sourires, de lèvres pincées et de muscles faciaux bien dressés pour communiquer avec les partenaires. Je n’ose pas répondre à son sourire, je suis un gars timide, n’oubliez pas. Un poil cynique, mais effarouché. J’ouvre pour elle la porte vitrée du bar Pastis au fond des Ramblas de Barcelone, en ce printemps 1990. Des putes dans la rue, qui fument en braillant, ou qui cherchent un regard à accrocher, furetant entre les passants. Je pose ma main sur sa ceinture une seconde, pour accompagner le mouvement de sortie de ma conquête. J’adore cet instant, lorsque le contact discret, presqu’involontaire, bruisse dans mon cerveau, éveillant un désir qui n’est pas encore sexuel. J’aime tant désirer, et tant peu prendre. Je n’y crois pas encore, cette femme est très belle, et semble intelligente. Suis-je à la hauteur ? On verra bien…À la voir de profil, tout à coup je me sens euphorique. Putain qu’elle est belle, et son regard pétille.
— Pardon, ton nom…
Elle me le dit, appuyant sur la première consonne. Cet accent n’est pas d’ici, tant mieux. L’accent catalan, qui enroule les L, n’est pas sexy, loin de là. Il n’y a pas de L dans son blaze, mais bon, tu comprends…
— Moi c’est Hugues.
— Tu fais quoi, à Barcelone ?
— Je viens draguer au Pastis tous les soirs.
— Moi aussi, c’est bizarre qu’on ne se soit jamais vus avant.
— Oui, généralement je m’intéresse plutôt aux vieilles rombières qui cherchent un jeunot…Tu comprends ?
— Ah, c’est pour ça…Alors pourquoi tu parles avec moi, là, petit malin.
— Aujourd’hui c’est mon jour de repos. Je cherche une nana belle et jeune.
Nous rions. Je lui raconte mon boulot dans la ville, à proximité de mon pays, que j’aime vivre ici, que…Et toi ? Elle est d’ailleurs également, elle a été mutée en Catalogne, elle est du centre de l’Espagne, loin d’ici. La promenade nous amène à une terrasse. Il fait chaud, on s’assoit et on commande une bière. Bon dieu, si j’étais un mec sérieux, on s’accouplerait sur la plage, ou dans une chambre d’hôtel du coin. Mais j’hésite. Enfin, tu comprends bien, me voilà à m’amouracher d’une gonzesse fabuleuse. Pas envie de salir le moment, pas encore. On papote gentiment, on parle de livre et de musique, de cuisine même et de vin. La soirée avance, il est temps bientôt de se sentir lourd de fatigue. Je paye et on se lève, à l’unisson. Un sourire, gêné, un sourire.
— Si je te dis que j’aimerais bien te revoir, tu dirais quoi ?
Je n’ose pas la regarder dans les yeux, trop pour moi. Elle attend quelques secondes :
— Oui, pourquoi pas…
Alors je rougis comme un con en lui demandant son téléphone, tout en lui proposant de la raccompagner. Moment compliqué. Elle est partante, on rejoint ma calèche. Elle sourit à nouveau en découvrant ma Golf GTI jaune vieille de dix ans. Ma bagnole est sympa, je le sais. Elle attire généralement les regards bienveillants. On démarre sur les boulevards vers son quartier. Vingt minutes de charme apeuré pour ma pomme. Vais-je devoir l’embrasser ? ou est-ce trop tôt ? ou trop tard ?
— C’est ici.
Clignotants, je freine, je descends pour lui ouvrir la porte. Trop tard, elle est déjà debout, mais bon elle a bien vu que je sais galanter, le cas échéant. Elle appréciera, j’espère.
— Merci, c’est gentil de m’avoir ramenée…
— Enchanté. Je peux t’appeler alors ?
— Oui, bien sûr.
Une main sur son bras, comme ça, naturel. J’avance le visage, elle en fait de même. Trop tôt pour tous les deux, pas froisser ce qui nous attend. On se bouffe pas le museau, juste un baiser pas vraiment sur la joue, plutôt sur la prébouche, mais pas encore sur les lèvres. Mutuel, c’est génial. C’est une promesse, nom de Dieu ! Un sourire, un geste, elle cale son sac à main sur l’épaule et ouvre son portail, sans un regard pour moi.
Je regaine ma tire et je reprends la route vers mes ailleurs, euphorique de tant de baise !
Et dans cette marée remuante et grabugée de ma vie qui bouillonne, tout à coup le silence. L’excitation de l’amour neuf. Un vague d’hormones submerge mon cerveau, des nouveautés chimiques que je ne connaissais pas. Un cocktail d’explosifs à très longue mèche. Au-delà de l’amour, c’est un avachissement complet de ma folie adolescente. Le temps vient de terminer. L’histoire du monde change à tout jamais. Je n’écris plus les jours suivants que des bêtises anonadantes, des phrases ruineuses et guimauvées, je suis malade du bulbe, dévoré du cervelet, empêché des méninges.
Je l’appelle dès le jour suivant, vers la fin de l’après-midi. Elle est heureuse et émue d’entendre ma voix, et je bredouille comme un con, j’avais pourtant préparé mon coup. Bon, peu importe, je lui propose d’aller prendre un verre à la Taverneta, dans le barri Gótic. Elle connait pas, elle est partante. Huit heures ? Ça colle. Je passe les heures suivantes à être sympa avec le monde entier. Je porte un secret qui me réconcilie la Terre entière : j’ai un rencard avec une femme que je vais aimer, je le sens bien. Je me fais beau et parfumé, je lave la bagnole, et je fais trois fois le tour de son quartier car il est trop tôt pour sonner chez elle. Lorsque je passe pour la quatrième fois devant son portail, elle est là, sur le trottoir, à attendre son prince du jour. L’émerveillement amoureux est un truc pas possible, je te jure… elle apparaît devant ma voiture comme une fée, ou une reine, ou une princesse. Bien sûr j’exagère, mais c’est ainsi que je la reçois. Je descends de la voiture pour lui ouvrir la porte, elle m’attendait sur le seuil pour m’embrasser comme hier, prudent mais prometteur. Je la trouve plus belle que hier, je le lui dis. Elle aussi, bon ça va. Je déballe quatre bêtises préparées pour le voyage. Des commentaires apparemment anodins mais pleins de bon sens et de culture. On arrive rapidement et je me gare. La Taverneta est un bar sympa ou il fait bon passer un moment, de jour comme de nuit. On commande nos bières et la conversation reprend entre nous. Un vieil homme moustachu, portant un bonnet turc et un gilet rouge, s’approche avec nonchalance, avec un sourire en coin qui en dit long sur ses intentions. Il a pigé à nos regards qu’un amour est en train de naître. Il prend d’autorité la main de ma mie, l’air sérieux, l’examine en fronçant les sourcils, puis plante ses yeux dans les siens :
— Tu veux savoir quelque chose d’important sur ta vie ?
Ma compagne retire la main en riant, mais je dis que banco et je sors un billet pour le turc de Sabadell. Il me remercie avec cérémonie et un accent qu’il veut oriental, puis se dirige à nouveau à me greluse qui s’amuse, les yeux brillants, et lui cède à nouveau sa dextre. Il ausculte gravement la paume de la main, suit la ligne de vie du bout de son index, mimant par moment la surprise ou la préoccupation.
— Celui-là, émet-il enfin comme une sentence indiscutable en me désignant du menton, celui-là il va te prendre dans ses filets si tu fais pas gaffe, fillette !
Nous rions à l’unisson, remerciant le bonimenteur, dont j’admire en secret la capacité à interpréter une situation d’un coup d’oeil. L’émotion est à son comble entre nous, le moment est venu. La conversation devient plus personnelle. Tu as étudié quoi ? et où ? On parle de la famille, sans trop de détails, juste pour se donner un peu déjà. Au détour d’une phrase à mi-voix, alors que nous nous rapprochons pour distinguer les mots de l’autre dans le brouhaha croissant de la soirée qui débute, je prends la main de la belle dans la mienne, et délicatement je dépose un baiser sur ses lèvres. Elle ne sourit plus, et me rend mon baiser avec tendresse. Ben voilà, c’est lancé. Le reste c’est de l’amour, simplement de l’amour. Dans mon cerveau se libère des produits chimiques jusqu’alors inconnus, qui déclenchent des réactions bizarres. Je ne bande pas, moi d’habitude si porté sur le sexe. Ma respiration s’accélère par moments, c’est con, c’est l’émoi. Je paye et nous sortons.
— On va marcher un peu, tu veux ? dit-elle.
— Oui, bien sûr.
Et après quelques pas, comme prévu dans le scénario, nos mains s’enlacent. Je suis amoureux, quoi, merde ! Elle s’arrête devant la vitrine d’un marchand de vieux livres, j’adore ça. Elle le fait exprès, la gueuse, tout ce qu’il faut pour m’amouracher davantage ! Je le lui dis, et je lui raconte les livres, mais je tais l’écriture. On ne parle pas de ses souffrances lors d’un premier rendez-vous sérieux.

L’euphorie des premiers jours d’un nouvel amour fou bouffe alors toute ma vie, tout mon espace, pompe l’air qui m’entoure. Les rendez-vous se suivent dans la ville les jours suivants, on se voit pour un concert au cours duquel on s’embrasse goulûment, on va au cinéma voir Cyrano de Bergerac avec Depardieu, qui vient de sortir, en version originale, que je me tue à lui traduire. Puis enfin, après presque dix jours, je l’invite chez moi, sous le prétexte de lui démontrer mes dons de cuisinier, dont je ne suis pas peu fier. Je sais bien, nous savons bien, que s’approche l’instant tant redouté et désiré par moi, par elle aussi. Il faudra bien faire l’amour…il pleut ce soir-là, je me souviens. Mon petit appartement au cinquième étage d’un immeuble sans histoire dans le centre de la ville rayonne d’une après-midi employée à en briquer chaque recoin. La table mise pour deux, j’ai promis un plat typiquement français, que j’ai bûché les jours d’avant, l’essayant au travail sur les collègues bienveillants, et du vin. Beaucoup de vin, chosi sur les conseils d’un pote qui prétend s’y connaître. Pas de chandelle, pas de fleurs, rien de courant, mais un petit livre dédicacé avec humour, avec amour déjà, qui espère près de son assiette. Des poésies, un volume fin, délicat. Elle arrive juste à l’heure prévue. Elle sent la pluie, la fraîcheur des rues brillantes sous l’averse. Barcelone aime la pluie, qui la pare d’un habit de fête discrète, comme entre gens bien, entre gens d’ici.
Ma douce rit d’avoir oublié son parapluie, et ses cheveux collés sur le front et les joues la rendent plus sauvagement belle encore. Elle se sèche dans ma salle de bain, et ce simple geste, frottant les cheveux humides avec une serviette de bain m’appartenant, la porte ouverte afin de poursuivre la conversation, cet instant si normal m’émeut profondément. Elle se dirige ensuite vers la petite terrasse, ouverte sur les dernières gouttes de l’averse, à peine un rideau ténu. Elle sourit, et je l’enlace par-derrière, et elle se blottit contre moi. Dieu, comme je l’aime alors ! Nous respirons l’air chaud et humide qui monte de la rue. Elle se retourne enfin et nous échangeons un baiser doux, prolongé, mélangeant sans frénésie, sans empressement nos salives, mentholées pour l’occasion. Je ne suis pas excité au début, mais peu à peu je sens que sa langue cherche la mienne, et fouille ma bouche avec entrain. Alors je touche son sein gauche, par-dessus sa chemise, et, surprise, voici qu’elle gémit discrètement. La baisant maintenant dans le cou, remontant vers sa bouche, je caresse ses fesses, le plus délicatement possible, à travers le tissu de son jean. Un léger assentiment de hanche m’indique que mon geste a été approuvé. Que faire ? Bon après tout c’est toujours mieux avant de dîner, l’estomac vide, sans alcool dans le sang. Le canapé nous reçoit, et je me penche sur elle. Bon dieu qu’elle sent bon, dans le cou, et dans le décolleté. Comme dans les films, je déboutonne sa chemise. Elle me regarde dans les yeux, prenant ma tête à deux mains et me collant un baiser bouche ouverte qui descend jusqu’à mon estomac, et enfin je sens que je bande. Toujours ça…Elle chuchote :
— Pardon, je voudrais prendre une douche si ça ne t’ennuie pas, je viens du travail…
— Mais bien sûr, moi aussi d’ailleurs…
Je la tire de la main pour se lever, et la précède à la salle de bain où je lui donne des serviettes propres, achetées deux jours avant et lavées pour l’occasion. Puis je me retire. J’aimerais bien rester pour la voir se dévêtir mais il est trop tôt, ça viendra. J’adore ça, les gens qui se douchent avant de faire l’amour. Je déteste les odeurs animales, à pisse ou à merde froide, à sueur ou à tabac ancien. D’ailleurs j’ai laissé sur le lavabo des brosses à dents dans leur emballage, bien qu’on voit qu’elles sont là pour être utilisées. L’on me taxera, et non sans raison, d’être un maniaque de la propreté corporelle, et c’est ainsi. Mais qu’y puis-je ? et je crois que cette demande de douche de la part de ma gueuse est un motif de plus, si cela était nécessaire, pour considérer cet amour naissant comme l’amour de ma vie. Elle sort bien vite, emmitouflée dans mon peignoir de bain. Je la cueille sur le pas de ma chambre et je la tombe sur le lit. Un baiser tendre, mais qui promet, puis je m’excuse :
— Pardon, je reviens tout de suite…
Je cours à la salle de bain, je pisse dans la douche sous l’eau courante pour pas qu’elle m’entende tirer la chasse d’eau, et je me savonne avec entrain, le plus rapidement possible. Un brossage de chailles, les cheveux humides tirés en arrière, une serviette autour de la taille, me voilà paré pour les grandes manœuvres !
Elle attend sur le lit, dans une pose que je sens étudiée bien que nonchalante, qui dévoile un sein, ses cuisses. Je me couche près d’elle, nos regards s’accrochent. Merde, me voilà fou d’une femme avec laquelle je n’ai pas encore fait l’amour ! La lumière baisse sur la fin du jour, l’ambiance est idéale pour un premier accouplement. Je dévoile ses seins, lourds, aux têtons parfaits, qui se dressent à peine je les frôle avec précaution, du bout des doigts. En l’embrassant à pleine bouche mais sans vulgarité, tu vois ce que je veux dire, j’écarte à présent les pans de mon peignoir de bain, dévoilant son ventre et plus bas son sexe. Nous sommes dans les années 80, pas encore d’épilation complète, mais plutôt une toison courte, savamment dessinée, aux poils taillés mais enduits de je ne sais quel shampooing qui les rend si doux. Je sens ses doigts qui écartent ma serviette de bain et cherchent mon sexe. Grand moment. Je bande bien, je suis content, on peut y aller. Avec délicatesse elle saisit ma queue, rôde vers mes testicules. Si je n’y prenais gare, j’éjaculerais entre ses doigts, mais je dois me contrôler. Je m’éloigne un peu, l’invitant à retirer mon peignoir de bain, et nous voici nus l’un devant l’autre. Un instant important, déconcertant, encourageant. Comment marier le désir et l’amour lors d’une première étreinte ? mais il le faut pourtant, alors je baise sa bouche, son cou, je glisse sur ses seins d’une langue discrète. Elle se cambre. Me voici sur son ventre, doux et chaud, qui monte vers moi, accueillant mon baiser avec enthousiasme. Je goûte à la toison chaude, puis je m’égare vers ses cuisses. Les baisers doux deviennent de légers suçons, où intervient la langue, un peu plus chaque fois. Lorsque j’arrive à son sexe, je sens ses mains qui se perdent dans mes cheveux, d’une caresse exigeante. Entre les poils courts je devine le clitoris, humide et chaud, comme un croissant tout juste sorti du four. Je rirais de cette image qui m’assaille brusquement si je n’étais à mon affaire. Je la lui raconterai plus tard, un jour peut-être. Des lèvres de son sexe suinte une brûlante humidité, que j’embrasse en douceur. Un jour, lorsque nous aurons perdu cette pudeur des premiers instants, je me promets de m’attarder sur ses désirs, de tenter de satisfaire toutes ses pulsions. En attendant je baise son sexe avec amour. Enfin, elle se cambre en gémissant, parcourue de vagues subites qui la tétanisent, et je la vois jouir pour la première fois. Satisfaction suprême pour un mâle, c’est ainsi.
— Dios mío…
Elle a susurré en tirant ma tête vers la sienne. Elle m’embrasse à pleine bouche, en nouant ses jambes autour de mes hanches. Elle saisit mon sexe et le dirige vers le sien. Je me poste juste sur elle, et la pénètre lentement, jouissant de l’instant. Elle gémit du fond de la gorge, ma bouche ayant envahi la sienne. Ses mouvements accompagnent les miens. Je devrais bien penser à autre chose, pour durer un peu, mais il est un instant ou se retenir n’a plus de sens, et devient impossible. Je me retire précipitamment, faire gaffe. Elle sourit et me pousse tendrement jusqu’à m’allonger sur le lit. Serait-ce possible ? mais oui, voici qu’elle baise mon ventre, et je ferme les yeux. Le monde devient merveilleux, le temps d’une pipe.
Nous restons ainsi quelques minutes, dans la pénombre. Puis elle se blottit contre moi, nous nous embrassons longuement, sans mot dire. Il est trop tôt pour lui dire que je l’aime, ce n’est pourtant pas l’envie qui m’en manque. Mais je ne veux pas l’effaroucher, le temps viendra bien.
Les jours suivants, les semaines passent comme dans un rêve éveillé, une dorveille de la mi-nuit, toutes les histoires passent par le même chemin. Mais aucun amour ne ressemble à un autre, pourtant. Cependant je sais, dès le premier instant, que j’ai déniché un amour de ma vie, l’un des amours de ma vie. L’amour ne fait pas de bons écrivains, l’émotion est trop couillonne, trop blasante depuis le début. Et tout a été dit, dans tous les sens. J’abandonne pour quelques temps enfin le stylo Bic et les feuillets blancs, pliés en huit dans un vieux carnet. Par discrétion, et par pudeur envers moi-même. Je suis mort. L’amour est la mort, nous ne sommes que chimie malvenue, équivoque. Puis les taux de connerie démesurée baissent dans mon organisme. Mon sang se liquéfie, je reviens à la réalité. C’est dur et c’est long, parce que l’amour est installé pour toujours dans de profondes crevasses qui cicatrisent lentement. Je dois réapprendre à vivre. Aimer au-delà des premiers émois absurdes est une lutte pour la survie, de plus en plus calme, de plus en plus équilibrée.
Les jours suivants, les semaines passent comme dans un rêve éveillé, une dorveille de la mi-nuit, toutes les histoires passent par le même chemin. Mais aucun amour ne ressemble à un autre, pourtant. Cependant je sais, dès le premier instant, que j’ai déniché un amour de ma vie, l’un des amours de ma vie. L’amour ne fait pas de bons écrivains, l’émotion est trop couillonne, trop blasante depuis le début. Et tout a été dit, dans tous les sens. J’abandonne pour quelques temps enfin le stylo Bic et les feuillets blancs, pliés en huit dans un vieux carnet. Par discrétion, et par pudeur envers moi-même. Je suis mort. L’amour est la mort, nous ne sommes que chimie malvenue, équivoque. Puis les taux de connerie démesurée baissent dans mon organisme. Mon sang se liquéfie, je reviens à la réalité. C’est dur et c’est long, parce que l’amour est installé pour toujours dans de profondes crevasses qui cicatrisent lentement. Je dois réapprendre à vivre. Aimer au-delà des premiers émois absurdes est une lutte pour la survie, de plus en plus calme, de plus en plus équilibrée.
En quelques jours nous partageons de nos vies ce qui n’était pas prévu : je connais ses amis, elle me raconte son boulot, je lui livre quelques secrets, pas trop cependant, et je vais dire pourquoi : ses amis me semblent d’entrée une somme de lieux communs et de banalité, son travail est triste, sans attrait. Elle me partage ses inquiétudes, et voici que peu à peu je les trouve quelconques, et je m’en veux pour cela. Sa vie m’indiffère lentement, alors je ne lui livre de la mienne que le strictement nécessaire. Désolé, je réalise déjà qu’il y aura une fin, bientôt.
Pourtant nous nous voyons souvent, tous les deux ou trois jours, et faisons l’amour avec qualité, avec soin, avec un intérêt certain. Je l’aime, mais je ne le lui dirai pas, pas encore, peut-être jamais, sûrement jamais, enfin jamais.
Un week-end, après quelques semaines d’intense relation, simplement elle n’est pas libre. Elle a rosi lorsqu’elle me l’a annoncé par téléphone :
— C’est une réunion de famille, prévue depuis des mois, mes parents, mes frères…Tu comprends, n’est-ce pas ? Et ensuite je pars une semaine à Madrid, voir les amies, également prévu depuis des mois, je ne peux pas leur faire ça…
Bien sûr, je pige. C’est pas grave, on se verra au retour…Elle a besoin d’un peu d’air, bien sûr, et ça tombe bien, moi aussi, mais jamais je ne l’avouerai, pas la peine. Je feins le regret, et lorsque nous raccrochons un poids énorme oppresse ma poitrine. Notre histoire se termine. Tout à coup Barcelone m’ennuie et sombre dans la tristesse.
Je n’attends pas d’appel, et pourtant le lundi le téléphone sonne. Je me précipite depuis la salle de bain, mais brusquement je stoppe net devant l’appareil qui vibre. Après une minute, la sonnerie s’étouffe, et je ne respire plus. Suis-je con, alors ! N’étais-je pas amoureux ? N’était-elle pas l’amour de ma vie ? Pourquoi renoncer ainsi, pauvre mec ! C’est vrai, tu étais fou d’elle, bien que depuis quelques jours… Mais tu étais fou d’elle, grand con ! Et de nouveau la sonnerie. Je cours à nouveau et je décroche en soufflant :
— Allo ?
— Bonjour, c’est moi…
Sa voix me fascine au téléphone, un peu rauque, sensuelle, baisante. Ça va, ça va…Où es-tu ? Chez la cousine, je pensais à toi, à nous…Je n’aime pas ça, mais elle continue :
— J’avais envie de t’entendre…
Bon, et alors là, que se passe-t-il ?
— Moi aussi…
Un silence…
— Je t’aime…
Merde, alors, ça c’était pas prévu !
— Moi aussi je t’aime, tu le sais bien…
J’aurais pu faire mieux, mais ce « je t’aime » n’est plus celui qui me brûlait les lèvres alors que nous limions d’envergure dans ma chambre à coucher. Le temps est fini pour cet amour, et je reçois en pleine tronche le souffle épais de la fin d’une histoire. Nous sommes décompensés, déséquilibrés. Je l’ai aimé à la folie, et elle m’aime désormais, mais pour moi l’été est passé, nous entrons dans l’automne.
Mutisme sur la ligne, les mots vont trop lentement, il vaut mieux laisser faire le silence éloquent au bout du fil. Chaque seconde qui passe emporte un pan de ma passion pour cette femme merveilleuse, que je ne sais plus aimer. Prétextant une contracture musculaire dans le cou par suite d’une séance au gymnase, je raccroche bien vite, honteux de ne plus trembler d’émotion, de ne plus ressentir que le vide de l’absence d’amour, et non plus de l’être aimé.
Je ne rappelle pas le lendemain, et lorsque ma belle revient de son périple familial, j’attends un jour, puis un autre, et elle aussi attend un jour, puis un autre. Finalement la semaine passe, l’angoisse de rompre ainsi une histoire qui pourtant…Tout s’efface, il ne reste plus que le désir d’évoquer de tremblants souvenirs, et le corps se souvient parfois des lignes de l’autre. Trois semaines ont passées de son retour, nous ne savons plus rien l’un de l’autre. Je ne reviens plus au Pastis, j’ignore la Taverneta, l’automne à Barcelone n’est pas une belle saison, et moins encore l’hiver. J’attends les premiers froids pour repenser enfin à écrire. Un soir je débouche mon Bic transparent noir, j’ouvre un nouveau Moleskine, et le départ de la vie est à nouveau donné. Les mots viennent, je reviens avec eux, en silence je pleure sans écrire un seul sanglot, sans lamentation. J’ai connu l’amour fou, l’amour vrai, celui qui ne dure jamais, me voici riche d’une nouvelle maturité, je n’ai plus rien à apprendre ici.
Le lendemain, je déchire à l’aurore dix pages noircies la nuit durant, et je les jette aux toilettes en souriant, puisqu’aussi bien c’était de la merde. Je sollicite dans la journée mon retour en France pour le début de l’année à venir, je serai exaucé.
La Sagrada Familia offre à Barcelone sa raison d’être. Je la visite à nouveau, sans la main de mon aimante, porté par le flot muet d’Asiatiques pressés, et les braillements de Saxons égarés.
Le ciel menace, un de ces ciels lourds qui, à Barcelone, font monter des rues l’odeur tiède de l’asphalte bientôt mouillé. Puis, venues des plages, des bouffées salines, fantômes d’un vieux port disparu depuis des décennies, ralentissent le souffle de la ville.
Au moment même où je pénètre dans la basilique, le soleil perce les nuages. Alors, les colonnes, les parois gigantesques, s’embrasent de lumière, tamisée par les vitraux, éclatée en mille couleurs. Les Anglais se taisent en levant les yeux. Les Chinois se mettent à murmurer. Le temple s’élève vers le ciel.
— Si ce miracle est si simple pour toi, dis-moi, pourquoi es-tu foutrement incapable de m’accorder la foi ?
Barcelone se couvre de suie, de ruines et de vers tristes et trop longs, qui n’inspirent plus que la patience de celui qui est sur le départ. Et j’écris alors les plus beaux vers de la terre. Barcelone n’en saura rien, mon aimée non plus. Le temps n’efface rien, il enrichit et modèle, il ruisselle autour de moi, et me dicte des vers, des phrases, des chapitres entiers d’une histoire impossible, et qui a toujours rôdé dans le fond de ma mémoire. Je repars sans regret de la Catalogne, un peu fatigué peut-être des idées égoïstes qui revendiquent des conneries comme l’indépendance et la concentration des richesses pour les mêmes de toujours, toujours aussi avides, et empêchent les gens bien de parler de poésie et d’écriture. Je prends le train vers ma petite ville, passant du nord de l’Espagne au sud de la France, comme si de rien n’était revenant au bercail. Je découvre en débarquant sur le quai que je ne suis plus d’ici, que je ne suis plus d’ailleurs non plus, que l’amour a laissé dans mon âme une étrange bombe à retardement. J’ai aimé ailleurs qu’ici, dans d’autres langues que la mienne, en espagnol et en catalan, et je n’appartiens plus alors à ma culture de naissance, ni à une autre. Je puise dans mon souvenir les sentiments nouveaux d’un homme qui a aimé ailleurs, qui a grandi ailleurs, et qui traine derrière lui le poids informe de l’amour passé.
Je sais à nouveau écrire, je sais à nouveau revisiter l’égoïste qui sommeille en moi. Je ne vois plus le monde que pour l’écrire. J’ai pour cela une nouvelle corde à ma lyre. Avoir aimé, aimer, laisse dans le corps et plus encore dans l’âme des cicatrices profondes, des runes bizarres qui écrivent d’une autre manière l’univers, qui ouvrent l’âme de l’écriteur à de nouveaux sentiers.
Si bien je n’ai pas réellement gagné en maturité ni en sagesse, en revanche j’accède désormais à des sensations, à des sentiments, à des retours de vécu différents, plus graves, plus inquiétants, et me voici rattaché à l’humanité entière. J’ai aimé comme les millions d’êtres de la planète, comme à moi seul il m’a été donné d’aimer. Les autres me poussent dans la roue du temps, à laquelle j’ambitionne pourtant d’échapper.
Le Monastère de Leyre en Navarre m’accueille parfois depuis cette époque, pour quelques jours, lorsque je dois taire le monde. Dans un silence profond, lourd, je partage de Laudes a Vigiles les prières grégoriennes de moines bienveillants qui me savent athée.



